SC0

Interview poignante avec l’artiste Sandra Chevrier qui nous parle de sa série « Cages Super Héros »

Sandra Chevrier est une artiste possédant une sensibilité manifeste, qui lui permet de créer des œuvres saisissantes de vérité et engagées. Artiste mondialement reconnue, Sandra Chevrier vit à Montréal et produit sans cesse des œuvres troublantes, depuis son studio. Son travail soulève des questionnements émotionnels considérables. La subtilité de ses œuvres réside dans le fait de mettre en relief la condition humaine au travers des standards de notre société actuelle. Elle nous invite dans son univers et nous parle de sa série « Cages Super Héros » à travers cette interview touchante.

SC1

Sandra, tu considères l’art comme un langage à proprement dit et non pas seulement comme un moyen d’expression. Y a-t-il une certaine raison qui t’a poussée à t’exprimer de cette manière ?

J’ai toujours été très réservée, gênée. Plus jeune j’intériorisais mes émotions. La façon que j’ai trouvée, pour me soulager de ces démons intérieurs était de m’exprimer en dessinant. Faire ressortir mes craintes, mes peines, ma vision, mes bonheurs. Encore aujourd’hui, le seul moment où je me sens tout à fait en sécurité, lorsque ma tête cesse de se poser un million de questions est lorsque je m’assois devant un tableau, que je mets en marche le tourne disque et que je fais danser mes pinceaux.

Comment t’es-tu retrouvée impliquée dans le monde de l’art ?

D’aussi loin que je me rappelle j’ai toujours été attirée par la création. Petite dans les fêtes de famille lorsque tous étaient autour de la table à jouer aux cartes, j’étais avec ma tante dans notre petit coin à dessiner et à faire du bricolage. Plus tard à l’adolescence, à l’école on me reprochait de dessiner sur les pupitres, bien que je niais la chose, les professeurs disaient que je ne pouvais qu’être la seule coupable car selon eux, j’étais la seule élève à savoir si bien dessiner. Je n’ai jamais osé rêver à une carrière artistique internationale. C’était pour moi, inconcevable,  mais je ne trouvais pas un tel plaisir ailleurs. Ma passion m’a toujours dominée et j’ai suivi mon instinct. Aujourd’hui mon travail est reconnu partout à travers le monde et j’en suis extrêmement reconnaissante.

La plupart de tes travaux nécessitent un travail de peinture ou de dessin mais tu as également commencé à incorporer des éléments de Comics grâce à une méthode de collage. Qu’est-ce qui t’a poussée à utiliser cette technique ?

Au départ c’est arrivé par accident. C’était journée grise, j’étais à la maison avec mon fils et on s’est installés pour faire du bricolage. Pour ses tableaux je lui garde mes vieux pinceaux. J’ai eu l’idée pendant qu’il s’adonnait à ses élans créatifs de ressortir de vieilles esquisses, des portraits. J’ai pris un pinceau un peu moche et j’ai étalé avec des gestes saccadés et instinctifs, de la peinture sur certaines parties du visage. Tout de suite j’ai trouvé que le résultat était assez fort. Premièrement pour le coté brut venant faire la guerre au coté très appliqué et illustratif du portrait. Mais aussi parce que j’y voyais un masque, comme une prison, une cage dans laquelle nous vivons tous, et derrière laquelle nous nous cachons. Cette série résulte de beaucoup d’expérimentations, une sortie de ma zone de confort, d’exploration de matière et est aussi souvent le résultat d’accident ou de hasard. Un an après avoir  travaillé sur cette série, j’avais envie d’emmener l’idée un peu plus loin mais j’étais bloquée. J’avais eu l’idée à cette période de me lancer dans un projet DIY qui était de recouvrir un meuble à tiroir IKEA avec des comics books que j’avais trouvé au marché aux puces. Merci à IKEA pour la piètre qualité de leurs meubles car celui-ci à brisé juste avant que je mette le projet à exécution. J’avais donc sous la main des comics books et voilà que les pièces du puzzle se sont assemblées. Je voyais la possibilités d’emmener l’idée de la Cage plus loin, en plus d’ajouter à l’imagerie une esthétique à la Pop Art. 

Tu as choisi de travailler avec des femmes à travers la série « Cages ». Décrirais-tu cela comme un message féministe ou est-ce que cela implique plutôt un message social ?

Je suis féministe et aussi je crois qu’il est important pour moi de faire passer un message social dans mon travail.  Le coté esthétique dans mes œuvres, sert de perche. Au premier regard mes œuvres séduisent mais elles seraient vides et inutiles et ne marqueraient pas émotionnellement le spectateur si elles ne voulaient rien dire.  Mon but n’est pas de générer un débat social, mais plutôt de faire prendre conscience, de soulever un questionnement et c’est lorsqu’il s’attarde plus longuement sur mon travail que le spectateur pourra comprendre le message. La femme d’aujourd’hui s’impose et se voit imposer beaucoup de pression. Que ce soit dans les stéréotypes physiques des images que nous voyons dans les médias tous les jours ou seulement dans le fait d’être à la fois une mère, une épouse et une travailleuse hyper performante. Nous ne nous donnons pas le droit à l’erreur. Il faut accepter nos limites et nos faiblesses, et trouver notre bonheur et notre fierté à travers nos accomplissements et notre quotidien. 

Tu as posté un « Model Wanted » sur les réseaux sociaux, demandant à des femmes de t’envoyer des photos d’elles afin de peindre ta série « Cages ». En quoi était-ce important pour toi de « mettre en cage » des personnes que tu ne connaissais pas ?

Ce que j’ai aimé dans cette recherche est justement d’apprendre à connaître ces gens qui ont un intérêt pour mon travail. Qu’ils, en quelque sorte, se sentent interpellés et touchés, parfois même très profondément par mes œuvres. En m’offrant leur confiance, me racontant leur histoire, me parlant de leur propre Cage j’ai senti que je n’étais pas seule au prise avec ce sentiment. Tous ont leur propre vécu, leur propre vision et j’avoue avoir été bouleversé par certains témoignages. Je voulais travailler avec de vraies personnes qui m’offraient, en quelque sorte, de raconter leur histoire par le bais de mes pinceaux.

Tu utilises beaucoup d’images de Marvel dans ton travail. Pourrais-tu expliquer cela ?

J’aime surtout les images qui permettent de percevoir la fragilité et le coté humain du Super Héros. S’ils ont droit à la faiblesse et à l’erreur, alors nous devrions accepter nos propres imperfections. J’utilise en fait DC plus que Marvel, « La mort de Superman » où les images sont poignantes et tragiques. La Cape rouge en lambeau de Superman plantée au sol tel un drapeau déchu après la guerre : une image vaut mille mots. Même chose pour Batman toujours si près de tomber dans la folie et qui si souvent était tapis au sol mais se relevait, écorché pour protéger Gotham.

Quelle est la relation entre les femmes enfermées dans les cages dans la série « Cages » et les Comics ?

La série « Les Cages Super Héros » porte un regard sur les femmes d’aujourd’hui en quête de liberté identitaire face au rôle d’héroïne imposée par la société, qu’elles doivent entretenir au quotidien. Un rôle déformé et biaisé qui cache leur véritable identité et leur beauté intérieure. Une prison sociale illustrée par les masques de Super héros. 

Les yeux et le regard semblent être énormément présents dans ton travail. En quoi est-ce important pour toi ?

Quand j’ai commencé à dessiner sérieusement, j’étais obsédée par les yeux. Je ne dessinais que ça/partout/tous le temps. C’était sans doute au départ instinctif, mais comme mentionné plus tôt, c’était ma façon de m’exprimer. Nous avons tous entendu le dicton: Les yeux sont le miroir de l’âme. J’y crois ! En traçant un seul regard, nous pouvons y déceler une tonne d’émotions et dans un regard, lire une histoire comme dans un livre. 

Quel message ton art véhicule t-il ?

C’est exactement le but de la série, un combat quotidien pour nous tous contre les attentes imposées par  la société et que nous nous imposons à nous même. J’en sais quelque chose, maman monoparentale, femme d’affaire, artiste, le ménage, les Amours,  les courses… Ça fait beaucoup sur les épaules. On se surmène. On s’impose parfois une montagne de tâches insurmontables que même un surhomme aurait du mal à réaliser. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, de notre travail, de notre corps, de notre quotidien…. 


Laissons nous une chance, réalisons que nous sommes humains, Hommes et Femmes et que nous avons droit à l’imperfection, à l’erreur, c’est justement la beauté et la nature de l’Homme.

As-tu un projet auquel tu rêves, sur lequel tu aimerais travailler ?

Je rêve oui, sans aucun doute. Mais je ne me suis jamais crée d’attentes, de peur d’être déçue. Je préfère me laisser surprendre par la vie. Je m’estime chanceuse d’avoir reçu comme cadeau de la vie une passion. Je souhaite ne jamais perdre cette flamme en moi et cette liberté de créer.


 

SC3

SC4

SC5

SC6

SC7

Retrouvez Sandra Chevrier sur son site et sur Facebook.

Écrit par Marine Boissard

(2) Comments Write a comment

Leave a Comment